Parenthèse
« Depuis des années j’allais et venais dans la vie,
me traduisant en humeurs, en voyages, en émerveillements, en gestes, en
indignations, en écrits aussi.
Quelque chose toutefois n’y entrait pas, ne se
calmait pas, qui était simple, Invisible et tout proche, intime et perpétuel.
S’il faut absolument le nommer, eh bien c’étaient
comme de petites explosions (pas toujours si petites, mais bien en moi) comme
ça, sans explications et qui demandaient seulement que je les accompagne.
Pas comme les mots. Les mots font toujours dire
trop. Ça mène loin, les mots. Tout de suite aux complications. Bientôt aux
imaginations, pour être excitant, pour demeurer dans l’excitant abstrait, qui
reste en soi, qui n’a pas de nom et dont on ne sait rien. Ils vous font
mythomane, pratiquent des fouilles, ont besoin d’investissements, besoin
d’ennemis, de récits, suppléments que tout ça, suppléments, formes erronées (et
l’agressivité elle-même peut-être supplément) avec quoi on se dupe.
Lorsque je commençai à peindre, ma patrie me
revint, ma patrie du nuage et de l’indécis, mais pas toute seule, car y
apparaissaient de larvaires visages, des fantômes de corps ou de nature, mais
vagues toujours et prêts à rentrer en nuage.
Puis les rythmes vinrent à moi, dont j’avais
nostalgie, et dans ces rythmes je logeais précipitamment des traces brèves, des
traces électriques, des traces violentes d’êtres dont je n’avais pas à rendre
compte et dont, plein depuis l’enfance, je devais, je suppose, savoir
obscurément qu’un jour nous nous retrouverions dans le plein air d’une surface
extérieure.
Il y avait là pour moi une façon nouvelle de
vivre en milieu explosif, dans la vitalité même de la vie, dans uniquement ses
signes de vitalité.
En ces années aussi, par un cheminement à elle,
par ses dégoûts à elle, la peinture se désencombrait décidément des formes,
configurations et délimitations où elle était passée maître (…quand elle n’y
était pas greffier).
Cet art laborieux qui pendant tant de siècles
avait fabriqué si souvent avec du préfabriqué et des recettes, venait de virer
singulièrement. Le plus emporté à présent, le plus débraillé, le plus de prime
saut, le plus improvisateur, celui qui le plus ressentait la passion du
dévergondage de la liberté. Le peintre était devenu tout autre. A la façon du
poète qui, avant tout, laisse se défaire le savoir-dire, et veut que
disparaissent les colonnes et les fondations de la réalité pour la faire
ensuite tenir à sa façon, aériennement, elle, ou un rien qui n’avait encore
paru dans ce monde, mais qui à lui tellement importe, le peintre actuel dans
son bouillonnement intérieur, défait d’abord, (pas de métamorphose sans
autophagie), rature, massacre nature et modèle de nature, pour suivre,
débarrassé de contrainte, une tempête, qui n’est pas du dehors et dont, sans
l’arrêter, il exprimera le trouble ou les signes, espérant que même aux yeux
des autres cela aura vie, qui a passé par un torrent si animé, quoique cela
n’ait de liaison peut-être apparemment avec « rien » sauf avec
l’envie du rien du « plus rien »et sa fascination.
Ses matériaux sont encore de la peinture à la
limite. Mais son élan est d’ailleurs. Ainsi les arts, par un besoin nouveau (de
croissance et de libération et de dégoût) font, à de certaines époques, échange
entre eux, de tempérament, de température et même de ce qui paraissait si
propre à l’un qui passe à l’autre, dont mystérieusement mais pas tout à fait
inexplicablement c’est le tour. C’est à celui-ci que revient de revoir le ciel
dégagé. C’est par celui-ci que reprend la bataille. Donc, le vieux, le savant,
le patient, l’entendu depuis un demi millénaire, redevient fils. A la surprise
et à l’irritation presque générale, fils contre les pères. Fils et voyou.
Un air en ce qu’il font, (quand « ça »
y est) qu’on n’avait jamais encore respiré devant des tableaux. Donner à voir.
Non plus. Non plus tellement. Plutôt donner à respirer. »
[Henri Michaux]